Ma vie en région : Adrien & Mélody

« Amérique je te goûterai. »

Il était prêt à tout abandonner; de sa condition sociale plutôt aisée à la délectable gastronomie française, pour traverser l’Atlantique et s’établir à un endroit bien précis de la mappemonde.

Adrien, Adri pour les intimes, un chic type qui partage sa vie avec la charmante Mélody et les fruits de leur union: Lorenzo, cinq ans, ainsi que leur petit dernier, Yanis, 21 mois.

L’agente Place aux jeunes, Mélina, nous avait parlé de cette famille qui se démarquait depuis leur arrivée dans le paysage latuquois. C’était notre première rencontre dans le cadre de notre série de reportages sur les régions du Québec. Difficile de trouver meilleur décor que le parc des Chutes pour débuter notre aventure aux quatre coins de la belle province.

Sans plus tarder, voici l’histoire d’Adri et de sa bande…

Notre protagoniste s’est contraint à quitter sa Gaule natale et sa famille au mois de février 2019 pour un voyage d’exploration.  Puis, il a emprunté l’une des plus belles routes du nouveau continent. Il a avalé le bitume sur des kilomètres majestueusement bordés de montagnes et de rivières. Montréal ne l’intéressait pas. Il en avait assez des pléthores d’humains entassés les uns sur les autres.  « Donnez-moi du bois, de la liberté et des acres de forêts enfouis dans la nature nordique. Laissez-moi fuir là où le mot froid est indigne d’un hiver aussi mordant », pensait-il. Pour les Québécois de la Haute-Mauricie, il faisait « frette » cette journée-là. 

À son arrivée à La Tuque, le mercure indiquait -28 degrés Celsius. L’oxygène plus que très frais lui cryogénisait les poumons. Mais il respirait enfin. Loin de sa cité d’Orléans; une agglomération de 500 000 habitants où deux centimètres de neige suffisent à tout paralyser.

Les Latuquois ricanent quand il raconte l’anecdote.

Quant à la météo, « ici on dit qu’il ne fait jamais trop froid, il n’y a que des gens mal habillés », s’est-il fait dire.  

Les gens, parlons-en justement; des Latuquois en particulier.

« Je n’avais jamais vécu pareille sensation avec des étrangers. Ils se comportaient comme si j’étais dans le voisinage depuis toujours. Salutations, sourires courtois, ça dépassait la politesse des Écossais, c’était de la chaleur humaine à l’état pur.  Je n'étais pas habitué à ce genre de traitement. Avec nos a priori français, quand quelqu’un est trop gentil, on se dit qu’il y a un piège », affirme Adri.

Mais il s’est laissé attendrir au gré des jours par cette population accueillante.

Mélody et lui sont des passionnés de voyages.

Ils avaient multiplié les destinations depuis leur rencontre. Mais là, Adrien était en mission. Ce voyage allait s’avérer déterminant. Il était à la recherche du nid idéal pour blottir les siens. « Je portais donc attention à tous les détails », se souvient-il.

La nature abondante bordant la ville et la proximité d’un centre de ski le faisaient rêver. Il se voyait déjà dévalant les pentes avec sa famille. Ce serait l’occasion parfaite pour Lorenzo, qui tient difficilement en place, de brûler son énergie. Puis de retour au bercail, ils engloutiraient un chocolat chaud et profiteraient de la vie comme les Latuquois savent le faire.

Il ne devait toutefois pas se laisser distraire par la vision utopique d’une vie de loisirs. Il a donc amorcé des recherches afin de découvrir les ressources à la disposition des nouveaux arrivants.

Il ne fut pas déçu.

En cognant aux portes du Carrefour jeunesse-emploi Haut St-Maurice, c’est une fourmilière d’humains engagée et fortement implantée dans la communauté qui lui a ouvert.

“Sonia, de Choisir La Tuque, puis, Mélina de Place aux jeunes et plusieurs autres personnes étaient prêtes à nous supporter dans notre aventure, dépassant de loin l’aide bureaucratique ”

De retour en France et sécurisé par son voyage d’exploration, la famille n’avait plus qu’un objectif en tête, repartir, tous ensemble, cette fois.

« Je ne vous mentirai pas, avertit Adrien avant de poursuivre. Ça demande beaucoup de préparation et de détermination. Le chemin est parsemé de doutes momentanés. Il ne faut pas oublier que nous avions deux enfants en bas âge. » Est-ce qu’ils allaient les mettre dans l’embarras en optant pour cette voie qui allait changer leur vie à jamais ?

Partir pour le Québec c’est faire le choix de tout abandonner. Ils devaient dire au revoir à la famille, aux amis, mais aussi à la maison, aux meubles et à tous les biens matériels qu’ils avaient accumulés au fil des années. « Nous avons tout revendu pour des bouchés de pain. Ça nous a permis de mettre les choses en perspective dans notre relation avec les objets et même sur notre façon de vivre », souligne Mélody.

Pour elle, le quotidien à Orléans était de se lever à l’aube, de s’embourber dans la lourde circulation parisienne pendant deux heures et demie matin et soir, entrecoupées de neuf heures de labeur dans un emploi qui ne laissait présager aucune possibilité d’avancement. Et combien de temps ça lui donnait pour chérir les enfants ? « Faites le calcul. Trop peu. Nous avions de l’argent, une jolie maison et plusieurs richesses, mais pas vraiment de qualité de vie », renchérit-elle.

Après six mois de préparation, ils étaient enfin prêts. Le cœur abandonné au destin, la famille d’Orléans s’envolait pour une nouvelle vie, traînant avec elle peu de reliques, le strict minimum; 14 valises pour être exact.

Le tissu communautaire de La Tuque leur a permis d’atterrir en douceur, comme l’explique Mélody :

« La Maison des familles nous a fait don de plusieurs vêtements et de jouets pour les enfants. Nous étions à peine aménagés que l’agente de Place aux jeunes, Mélina, cognait à notre porte avec un colis spécial, un berceau pour notre bébé, ses propres enfants ayant passé l’âge. »

Ça peut sembler banal, mais cette attention les a particulièrement touchés. Ils se sentaient accueillis dans cette petite ville de 11 000 âmes au cœur disproportionnellement grand, un peu à l’image de sa taille géographique.

La Tuque c’est la deuxième ville du Québec pour sa superficie, avec près de 30 000 kilomètres carrés (km²), soit 0,39 habitant par kilomètre carré. En comparaison, Orléans fait 27 km² pour une densité de 4246 habitants par kilomètre carré.

La Tuque c’est donc de la forêt et des lacs à perte de vue.

La Tuque c’est le contact avec la nature à l’état pur. Aucun remède contre le stress n’est aussi fort que la mélodie d’un aviron léchant l’eau calme du lac, accompagné à la voix par d’éparses bernaches.

La Tuque c’est mettre le pied sur un territoire sacré, habité depuis des millénaires par un peuple pacifique muni d’une riche culture traditionnelle : les Atikamekws. 

La Tuque c’est une communauté vivante où les événements se succèdent au rythme des saisons : des Jeux d’hiver du parc des Chutes au Festival de Chasse à l’automne, sans oublier le pow-wow de Wemotaci et les festivités entourant le départ de la Classique internationale de canots à la fin de l’été.

Ils étaient heureux de leur terre d’accueil avec tout ce que cela comportait, mais une ombre au tableau menaçait de forcer un retour précipité en France. Les semaines passaient et leurs économies fondaient comme neige au soleil.

« Il fallait stopper l’hémorragie. Deux mois de plus et nous étions à sec », se remémore Adrien.

Amoureux de la nature, il embrassait pleinement l’esprit de la Haute-Mauricie en suivant un cours en protection et exploitation des territoires fauniques. Mais ça ne lui permettrait pas de gagner un salaire convenable avant 2021.

Leurs espoirs reposaient donc sur Mélody. Toutefois, malgré ses études avancées, aucun diplôme ne semblait concorder avec les emplois affichés sur le territoire.

Elle accepta un travail de Chef d’équipe dans un magasin spécialisé dans la vente d’articles à un dollar.

Inutile de dire que le salaire offert était bien maigre pour subvenir aux besoins d’une famille de quatre personnes.

« Nous étions dans l’embarras », confirme Mélody. Le carrosse se transformait peu à peu en citrouille et minuit allait bientôt sonner.

Mais, ils avaient sous-estimé le tissu communautaire latuquois.

“En parlant de notre situation à gauche et à droite, j’ai découvert qu’un poste de direction au Centre d’activités populaires et éducatives de La Tuque était à pourvoir”

Elle n’aurait jamais osé tenter sa chance pour un siège comme celui-là en France, où les diplômes font foi de tout. Qui plus est, c’était bien loin des tâches qu’exigeait son dernier travail d’officier de protection au ministère de l’Intérieur à Paris où elle traitait les demandes d’asile des réfugiés.

Par contre, au Québec, dans plusieurs domaines, les diplômes sont moins importants que les aptitudes. Elle se laissa convaincre de postuler. Puis le téléphone sonna pour l’inviter à un entretien d’embauche. 

Un peu comme Cendrillon trouvait chaussure à son pied, Mélody décrochait l’emploi qui permettrait de poursuivre le bal bien après minuit.

« Au final, nous avons perdu le rythme effréné et le salaire que nous avions en France. Mais nous avons gagné un chez-nous à notre image au creuset de la nature, là où la vie nous a fait don du cadeau le plus précieux à nos yeux : avoir le temps de voir grandir nos enfants », conclut Adrien.

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